Association Alfred Rehfous, CH - 1052 Mont-sur-Lausanne                   1860 -1912


Pattes de Mouches no. 11 du 1er juillet 1880. Croquis et dessins publiés par les Elèves
de l'Ecole des Beaux-Arts de Genève.
Page de couverture. Dessin d'Alfred Rehfous

EXPERTISE DE L'ŒUVRE > Fortune critique
Largement commenté dans la presse de son vivant, le plus souvent élogieusement, Rehfous a fait l'objet d'études plus approfondies après sa mort. Parmi les auteurs qui se sont penchés sur son oeuvre, figurent des hommes de lettres comme Paul Seippel, Louis Duchosal, Gaspard Vallette, Philippe Godet, Charles-Ferdinand Ramuz ou Jules Cougnard; des peintres comme Charles Giron, John-Pierre Simonet, Albert Trachsel et Thimohée Piguet; ainsi que des chroniqueurs de renom tels que Hans Trog, Johannes Widmer, Lucienne Florentin ou R. Mobbs, de la revue anglaise The Studio. A titre posthume, des analyses et hommages divers sont parus sous la plume, entre autres, de l'historien d'art Daniel Baud-Bovy, du critique François Fosca et du conservateur du Musée d'Art et d'Histoire de Genève Louis Gielly. Plus récemment, la vie et l'oeuvre de Rehfous ont été analysés, notamment, par le collectionneur et mécène valaisan Michel Lehner et par les historiens d'art Maurice Jean-Petit-Matile et Bernard Wyder.

La première salve de commentaires émane des compte rendus des expositions tenues du vivant de l'artiste. De cette époque date aussi une étude de Johannes Widmer dont les extraits suivants méritent d'être cités: «[...] Rehfous est sans doute celui qui est resté le plus proche du vieux maître [II s'agit de Barthélemy Menn, maître du paysage]. Mais ses attaches avec le Valais et le lac Léman sont tellement fortes qu'il en résulte un style très personnel. La nature lui parle un langage sans contrainte, elle est puissamment présente [...]. Ses peintures semblent devenir elles-mêmes les éléments et on a parfois l'impression qu'elles sortent du cadre [...]. Rehfous peintre est plus sombre et plus puissant que le dessinateur [...] qui ne craint pas l'idylle. Un temps viendra où ses traits, encore peu connus, par leur grâce et leur force d'observation, seront repérés loin à la ronde».

Après la mort de Rehfous, de nombreux hommages sont parus à l'occasion de la rétrospective posthume de 1913. Ainsi, rendant compte de l'étape genevoise, au Musée Rath, Johannes Widmer écrit: «Un homme de la modestie de Rehfous ne perce qu'avec peine et dans un cercle restreint. Il doute souvent de lui-même et se sent souvent découragé. La largeur de ses idées, sa sincérité, sa pensée, sa vaste culture en faisaient pourtant un compagnon recherché. On pourrait parler d'une noble mélancolie, qui se retrouve dans son oeuvre. Elève de Menn, il s'est libéré du carcan de celui-ci, sa sensibilité s'accordant mal avec la méthode rigide de son maître.» Puis, invoquant à titre d'exemple les représentations du lac de Morat, Widmer constate que Rehfous n'affirme progressivement son propre style qu'à partir de 1890.

Enfin, il oppose la fougue des toiles valaisannes à la mélancolie qui se dégage des tableaux de Préverenges. Toujours à propos du Valais, Widmer évoque sa luxuriance méditerranéenne, qui subjuguait Rehfous: A Savièse, Sion, Vercorin, le peintre se laissait aller, n'hésitait pas à entreprendre des toiles plus grandes pour y donner vie à des châteaux forts, des lacs de montagne et des coteaux en terrasses.

L'étape zurichoise de l'exposition de 1913 a fait l'objet, dans l'hebdomadaire Zürcher Woche, d'un compte rendu anonyme qui se conclut en ces termes: «Tout bien considéré, le paysagiste genevois compte parmi les artistes les plus attrayants de Suisse. Celui qui manquerait cette exposition se priverait d'un plaisir exquis (beraubt sich eines exquisiten Genusses).»

L'un des textes d'envergure consacrés au défunt Rehfous est un article nuancé de Daniel Baud-Bovy, paru en 1914 (Pierre Pignolat, Alfred Rehfous, Zurich, Verlag der Zürcher Kunstgesellschaft, Neujahrsblatt 1914). L'auteur y revient sur la rétrospective de 1913: «Unanimement, la presse de notre pays constatait que la production artistique de Rehfous prenait, ainsi rassemblée, une valeur inattendue. Le cas est fréquent. Ceux qui triomphent dans les expositions sont parfois les habiles beaux-parleurs [...]. En revanche, placez l'une près de l'autre toutes ces toiles, qui, timides, souffraient de leur manque d'apprêt parmi tant de voisines tapageuses et vous serez émerveillés de la signification qu'elles se prêteront l'une l'autre. Dispersées, elles n'étaient, celle-ci qu'un sanglot de violon, cette autre qu'un murmure de haut-bois, et voici que de leur communion s'élève toute une symphonie: l'appel joyeux ou déchirant d'une âme d'honnête homme, à un amour, à une croyance, à un idéal.»

Baud-Bovy passe ensuite à des considérations plus générales. Rehfous, constate-til, est resté fidèle à lui-même, il «évolua à peine et ne progressa que dans le maniement plus hardi de sa brosse. Son envoi à l'Exposition Nationale de 1896 où il exposait sept tableaux le montre en possession de la majeure partie de ses moyens. Tel nous le retrouvons à nouveau à Bâle en 1908 [...], tel à peu de chose près, en 1909 et en 1910 à Genève [...]. Ici ou là, dans ses dernières années, jaloux des éclatants accords qui retentissent dans les ouvrages de ses jeunes collègues, il s'essaie à des violences de coloris. Tentatives malheureuses d'où sa bonne foi le détourne [...]. Cette sorte de monotonie, d'identité dans le labeur, n'est point sans grandeur; elle marque à quel point la conscience, chez Rehfous, était droite et ferme.
Comme l'horizon d'une plaine, elle a néanmoins ses inflexions, ses ombres, ses accents, son centre lumineux [...]. Il convient de remarquer que ses ciels, presque toujours, sont d'une facture délicieuse. " Il choisit de préférence les sites âpres, dénudés, les carrières abandonnées, les grèves solitaires, les plateaux balayés de vent, les rochers qu'une ruine couronne, les eaux lasses qui sommeillent. Puis sur la tristesse de ces dunes, de ces coteaux ou de ces bois il jette le contraste d'un ciel infini, lumineux, transparent [...].»

A l'appui de ses remarques, Baud-Bovy cite la description faite par J.-P. Simonet de la toile intitulée Saillon, plaine et montagnes: «Elle représente un rocher abrupt où s'agrippe une ruine féodale, château-fort ou nid de pirates (Saillon), une eau légèrement courante parmi les roseaux qui reflète un ciel bleu où s'envolent des nuées. Tout y semble peint d'une même coulée, de la même brosse frémissante; la couleur d'une gamme de gris colorés, et de bleus fins, en est limpide et forte [...] vision romantique et robuste morceau de nature tout à la fois.»

Baud-Bovy conclut son analyse par un éloge des dessins, technique dans laquelle, estime-t-il, «Rehfous s'avoue plus complètement encore [...]. Vergers de Préverenges, vieux villages valaisans, rochers de Valère et de Saillon, rues sombres de Genève où sous le ciel noirci par la bise s'allument crûment les globes électriques, bords de la Sarvaz et rives du lac, partout c'est la même candeur probe et respectueuse de la nature, le même accent tendre, contenu et sincère.» Paul Seippel adhère pleinement à ce jugement lorsqu'il dit tenir Rehfous pour «un maître dessinateur» .

L'opinion de Daniel Baud-Bovy quant à l'évolution minime qu'aurait subie l'art de Rehfous ne fait toutefois pas l'unanimité. Paul Seippel, en particulier, affiche un avis diamétralement opposé: «Toute sa vie, Rehfous a été en constant progrès [...]. Sa peinture devenait sans cesse plus nuancée, plus large, plus hardie, plus sûre d'elle même. "Il n'a rien donné de plus beau que les derniers paysages, inondés de la belle lumière valaisanne, qu'il a peints aux abords du bourg valaisan de Saillon.»

Rendant compte de l'étape zurichoise de l'exposition pothume de 1913, le critique de la Gazette de Lausanne du 8 mai 1913 résumait en quelques mots l'art de Rehfous: «[...] et c'est ainsi que se laissant guider par son modèle, sans jamais s'imposer à lui, il a pu faire de la bonne peinture». Rehfous, en effet, ne se livre pas à d'audacieuses interprétations; il ne prend presque jamais de liberté avec son modèle, mais reste fidèle au paysage qui s'offre à ses yeux.

La nature, selon, Rehfous prime sur tout et se suffit à elle-même. Comme le remarque François Fosca (Histoire de la peinture suisse, Genève, Editions du Rhône, 1945), les êtres vivants, humains ou animaux, sont presque systématiquement exclus du paysage. En cela, Rehfous se distingue de la plupart de ses confrères de l'école de Savièse qui ont privilégié les sujets de la vie quotidienne paysanne ou villageoise. Aujourd'hui consommée, leur disparition vaut aux images de ce temps révolu une convoitise qui a projeté leurs auteurs à l'avant-scène de l'art suisse. Bien que ses paysages témoignent eux aussi d'une nature encore inviolée, Rehfous est resté en marge de cet engouement, parce que les motifs «ethnologiques» du Valais ne l'ont pas occupé. Ses tableaux ne racontent pas une histoire, ne témoignent pas d'une culture, n'évoquent pas un moment de la vie d'une femme, d'un homme, d'une société, mais un paysage.

Sa fortune critique l'atteste, Alfred Rehfous, de son vivant et peu après sa mort, ne s'est jamais heurté à l'indifférence. Bien au contraire, il a joui d'une grande notoriété, non seulement à Genève mais aussi dans la région lémanique, en Valais et dans la Suisse entière. A de rares réserves près, il n'a recueilli que des appréciations positives. Elles s'accordent en général sur les principales caractéristiques de sa peinture et sur la qualité de ses dessins.


Voir aussi l'audience dont jouissait Alfred Rehfous de son vivant auprès de la critique et des milieux artistiques dans la monographie que lui a consacrée Hubert Barde:
Alfred Rehfous (1860-1912) Un peintre, une oeuvre.
Edtions Slatkine, Genève, 2011.

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